Mardi 17 mai 2011 à 17:15
Il réfléchit, il inspire, expire, réfléchit, pleure, rêve, s’enferme, se fait mal, s’absout de ses péchés. Essaie de sourire; ses muscles atrophiés ne le permettent pas. Il s’enferme un peu plus. Sombre, il sombre dans son intérieur. Tout est noir.
La lumière qui entre ne lui fait aucun bien. On lui apporte sa pitance. Ses médocs, le revoilà parti dans le gouffre de son âme.
On le dit à l’abri, il n’est que plus en danger. En conversation extrême avec lui-même. Il crève de l’intérieur. Peu importe, au moins, il n’est pas dehors.
Il connaît la vie au-dehors, il la voit au travers de sa petite lucarne. Ce ciel si rouge, les lumières si vives et les bruits des passants. Un instant, il s’y replonge, il crie à qui veut l’entendre. Mais personne ne l’écoute, pas même le personnel soignant.
Ils soignent ses plaies extérieures, celles qu’il réussit à se faire, alors qu’il n’a plus rien.
Personne ne lui demande qui il est, et d’où il vient. Il n’est qu’un nom, accroché à la porte de sa chambre, cette prison moelleuse où on le fait entrer, où on le borde, où on le nourrit. Il n’existe plus, il n’est qu’un simple corps, qu’il décompose, avec une rage. Celle de vivre, la rage qui anime n’importe quel être humain. Cette rage de vaincre, cette rage de sortir, la rage de fuir.
Il réfléchit à des millions de façons de sortir d’ici, il tente de s’échapper à son corps le temps d’un instant, suffisamment pour qu’on le retrouve, pour qu’on le soigne. Pas assez pour qu’il s’échappe à cette misère.
Il veut mourir, on ne veut pas le laisser faire. Il connaît les raisons, les a longuement étudiées. Et combien même, s’il meurt, il n’est qu’un chiffre, un point en plus dans quelques statistiques grossières. Il est la rature qu’une main trace, sans affect, sans respect, sans réjouissance. Il n’est plus rien.
Il s’use, un peu plus chaque jour, il se tue de l’intérieur, il crève par des moyens encore incompris.
Les battements de son cœur sont la seule chose qu’il peut écouter, et les voix dans sa tête, qui hurlent. Un peu plus chaque jour. Ses tympans implosent, il n’y a que lui qui le remarque. Le reste du monde ne voit jamais rien.
Il reste là, seul, à vie, mais surtout à mort.
Dimanche 31 octobre 2010 à 12:28
J'ai aujourd'hui vingt ans, et c'est aujourd'hui que ce carnet m'a été offert. La seule chose que Joey a trouvé à dire en me donnant ce carnet c'est qu'il me correspondait bien, et que j'en avais besoin. J'avoue ne pas comprendre pourquoi, j'aime pas écrire sur du papier, ça ne m'a jamais intéressé.
Il m'a aussi dit, que de toutes façons il vérifiera mon carnet à chaque fois qu'il passerait chez moi -soit à peu près tous les deux jours. Alors j'me force à écrire.
Mais en fait, je me demande bien ce que je peux écrire, Joey m'a dit de raconter ma vie. Parce-que soit disant elle était belle, ma vie, parce-que soi disant j'avais de la chance, et que j'étais encore vivant, donc, ça valait la peine de l'écrire.
Je crois que le vin a du lui monter à la tête à ce pauvre Joey.
Joey, c'est mon meilleur pote, c'est aussi mon frère depuis 10 ans. On s'est connus au collège, avec nos habits tous propres que nos mères nous filaient, et avec nos gros cartables à roulettes. Et puis surtout on était voisins.
Avec Joey, j'ai du fumer mon premier joint, à 15 ans, c'était son grand frère qui le ramenait d'Amsterdam. Alors à 15 ans, nous c'qu'on voulait c'était trainer du côté d'Amsterdam. A dix-sept on voulait investir des appartements pour y faire des soirées tous les jours. A dix-neuf Joey a fait une overdose. Alors il est mort.
Il m'a expliqué aujourd'hui -via la lettre qui accompagnait ce carnet- que ce n'était pas ma faute s'il avait trop tiré sur la corde, il m'l'a dit. Il m'a dit aussi de ne pas faire comme lui, que ça servait à rien, et que je devais rester pur.
Joey il avait toujours les bons mots pour vous réconforter. C'est vrai qu'il en menait pas large, c'est vrai qu'il pouvait très vite tomber très bas. C'est c'qu'il a fait d'ailleurs, il est tombé six pieds sous terre.
Moi j'm'en fous, il vient toujours me voir, tous les deux jours comme j'ai dit.
Il vient m'voir et m'dit de rester vivant.
Moi j'veux bien, rester vivant c'est pas un problème. C'est vivre qui m'pose un problème. Et ça j'lui ai dit, il a juste rigolé, comme à son habitude, et puis il m'a dit décrire, que ça m'aiderait à vivre.
J'en suis pas sûr, écrire ne permet pas de vivre, au mieux ca permet d'expier ses fautes, de les ranger, et au final de les oublier sur le papier. Et j'ai pas fait d'énormes fautes moi. J'ai juste suivi Joey.
Mais il veut plus que j'le suive, et franchement ça m'emmerde. Si ça s'trouve là où il est, il s'éclate, il est à coté des anges et il se marre à m'voir galérer sous la pluie sur ma vespa.
Va savoir, je ne lui ai jamais posé la question.
Le jour où on l'a foutu sous la terre, il pleuvait. Ma mère disait que c'était parce-que les anges pleuraient. J'crois pas, j'crois que c'est surtout Dieu qui nous pissait à la gueule.
Alors, ce jour-là, j'ai remonté le col de mon trench, jeté la clope dans le caveau et j'me suis barré.
J'ai fait honneur à Joey, mes vingt ans je les ai fêtés, comme il le voulait lui. J'ai été entouré. mais j'me sentais bien seul au milieu de cette foule qui se réjouissait pour moi.
Alors j'me suis enfermé dans mon bureau, et j'ai commencé à écrire.
Pour Joey.
A qui je dis bonjour s'il vient lire mes conneries.
Lundi 27 septembre 2010 à 0:55
Alors elle avait décidé de prendre le métro, juste comme ça, pour se souvenir.
Et puis elle s'était souvenue.
Elle avait couru sur ce quai, elle avait tellement couru, juste pour l'attraper avant que les portes ne se referment et qu'il ne parte. Et puis, elle était tombée dans les escaliers. Etalée par terre, entre deux marches, entre deux sanglots. Le métro, lui était reparti. Avec son coeur à l'intérieur.
C'était juste une dispute normale, c'était juste ça. Comme beaucoup en ont. Un pique, une réplique, quelqu'un de vexé, un autre d'extrême. Au final, Marion le savait, ça ne marchait plus. Ca ne voulait plus marcher, ils avaient pourtant essayé.
Et puis ils avaient lâché la corde. Doucement, et ce soir-là, plutôt brutalement.
Il était parti, le craquement des plats sous ses pieds. Elle était restée là. Les larmes sous ses doigts.
C'était la fin. La suite au prochain épiso... Même pas. C'était la fin, elle le savait.
Mais elle avait quand même couru. Pour rien.
Retournée dans leur appartement, elle avait tout ranger. Dans des boîtes, puis dans d'autres. Elle avait séparée ses affaires des siennes. Comme pour marquer le coup.
Il n'était jamais venu les récupérer.
Ca faisait deux ans à présent. Mais les boîtes sont toujours restées à leur place. Soigneusement rangées.
Marion pleurait. Elle ne savait pas où il était, personne ne le savait. On lui avait dit, les yeux baissés qu'il était juste, parti, comme ça. Au début, elle avait cru qu'il fuyait juste un peu. Le premier mois passé, elle commençait à s'inquiéter. elle ne dormait plus.
Au bout de six mois, on lui disait qu'il ne reviendrait jamais.
Au bout d'un an, elle reçut le faire-part de décès.
Un an.
Aujourd'hui, ça fait deux ans, et elle cherche son visage dans tous les métros.
Elle cherche son sourire. Rassurant.
Elle ne le voit plus.
Alors, perdue pour perdue, elle décida elle aussi de partir.
Jeudi 18 mars 2010 à 21:33
Emma s’installa sur son fauteuil rouge, en buvant son thé vert. Elle semblait inexpressive. Pas ravie, ni dégoutée d’être là. Au final, elle l’avait choisi lui, au hasard.
« -Bonjour Emma.
-Bonjour.
-Vous allez bien ?
-Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
-Simple question, un semblant de politesse…
-Je ne suis pas polie.
-Vous n’avez pas répondu.
-Je n’ai pas envie de répondre à une question aussi banale mon vieux, faites preuve d’intelligence, de perspicacité. Prouvez-moi que vous n’êtes pas là pour dire des inepties.
-Je vois que vous avez gardé votre mordant.
-Parce que vous avez cru que je le perdrai un jour ?
-Eh bien après votre accident…
-Mais quel accident ? J’ai fait exprès de me planter en bagnole sur cet arbre.
-Vous voulez dire un suicide ?
-Pourquoi quand on dit que ce n’est pas un accident, vous autres journalistes pensez directement à un suicide ? Et puis d’abord, quelle raison aurai-je eu de me suicider ? Vous en connaissez vous de bonnes raisons, à 35 ans de se suicider ?
-A vrai dire, je ne sais pas.
-Eh bien justement, si vous ne savez pas, arrêtez de faire des suppositions grotesques.
-Alors pourquoi votre automobile a-t-elle cogné contre un arbre ?
-L’envie.
-Pardon ?
-L’envie. J’avais envie de le faire tout simplement.
-Pourquoi ?
-Vous expliquez vos pulsions vous ?
-Non.
-Eh bien voilà…
-Parlons d’autre chose, vous voulez bien ? J’ai du mal à croire que quelqu’un qui se retrouve en première page des journaux people ait un appartement aussi impersonnel.
-Comme vous y allez. Il n’est pas impersonnel mon jeune ami, il est tout simplement épuré.
-Vous enchainez les fêtes et les beuveries, et votre appartement semble être celui d’une personne seule, avouez que c’est paradoxal.
-Vous supposez, encore une fois. Que savez-vous de ma vie ?
-Eh bien ce qu’il y a dans les journaux.
-Donc absolument rien.
-Vous avez quand même donné quelques interviews. On a su votre vie.
-Vous n’avez pas lu. Je parle de ce que je fais au jour le jour. Ou m’avez vu décrire mon passé, et mon futur ? Ou avez-vous lu que je disais la moindre chose sur ce qu’était ma pensée ? Nulle part. Vous ne connaissez pas ma vie, il n’y a que moi, qui la connais.
-Et vous ne voudriez pas la partager, votre vie ?
-Euh… Pourquoi faire ?
-Qu’on vous comprenne, que vos lecteurs vous comprennent.
-Comprendre quoi ?
-Eh bien ce que vous écrivez.
-Ah, à présent je dois raconter ma vie pour qu’on comprenne ce que j’écris ?
-Ca aiderait, oui.
-Pourquoi ?
-On saurait vos motivations.
-Comme chaque écrivain, l’envie.
-Tiens, encore l’envie.
-Eh bien oui, imbécile heureux, la seule raison valable pour écrire, c’est d’avoir envie. Peu importe pourquoi, peu importe comment. On a envie c’est tout.
-Je comprends.
-Ah bon ?
-Oui.
-Vous écrivez ?
-Je suis journaliste.
-Vous dites ça comme si c’était une réponse, or ça ne répond pas à ma question. Ca répondrait à la question si c’était un de vos pairs qui vous la posait, mais là, c’est moi. Alors, vous écrivez ?
-Eh bien, oui, je pense écrire oui.
-Faux. Vous balancez des mots, faute de mieux.
-Je ne vous permets pas, je n’ai pas critiqué votre œuvre moi.
-Vous considérez vos articles comme des œuvres vous ?
-Non, mais j’en suis néanmoins fier, c’est du travail de longue haleine parfois.
-Donc j’ai raison, vous n’écrivez pas.
-Je ne vous suis pas.
-Vous avez dit, « travail ». Or je vous parlais d’envie.
-Oui eh bien j’en ai envie, aussi.
-Forcément, vous avez de l’argent à la clé, et plus vos articles est considéré bons par vos lecteurs insipides, plus vous montez en grade, mieux vous êtes payé.
-Vous gagnez de l’argent, que je sache.
-Et ?
-Eh bien vous êtes motivée par ça, vous aussi.
-Vous supposez encore.
-Mais enfin c’est évident, vous sortez toute la nuit, vous buvez, vous vous droguez aussi. C’est l’écueil du nouveau-riche ça.
- Nouvelle supposition. Vous devriez changer de méthode, vous vous enfoncez.
-Vous ne contredisez pas.
-Je ne vois pas pourquoi je m’époumonerai. Depuis quand le fait d’avoir gagné de l’argent vous permet-il de croire que c’est une motivation ?
-Je ne sais pas.
-Quand on ne sait pas mon bon ami, on se tait, ça évite de sortir des conneries plus grosses que soi.
-Admettons, vous n’êtes pas motivée par l’argent, mais uniquement par l’envie d’écrire…
-Je vous arrête, je n’ai pas dit, envie d’écrire, j’ai dit envie tout court.
-C’est pareil non ?
-Vous trouvez vous ? Je vais vous expliquer mon point de vue. L’envie, c’est avoir des couilles, la rage au ventre, les doigts qui tremblent. L’envie ce sont tous les mots que vous ne prononcez pas et qui sont là, qui se nourrissent de vous. J’écris, parce que j’ai envie.
-Une sorte d’expiation, en somme.
-Je n’aime pas ce mot, trop… Biblique, trop réducteur. C’est comme si vous disiez que j’écrivais pour me soulager.
-C’est un peu ce que vous dites, là.
-Ah bon ?
-Ou alors je comprends mal.
-Vous êtes bête à manger du foin dites-moi. Mais je vous accorde un point, vous savez admettre vos erreurs c’est déjà ça. En effet, vous comprenez mal.
-Expliquez-moi dans ce cas.
-Je ne me soulage pas quand j’écris, ce n’est pas comme si je vomissais le trop-plein d’alcool que j’avais ingurgité dans une soirée, là ça soulage de dégueuler ; moi je ne dégueule pas mes mots. Je les écris.
-Dans ce cas, qu’est-ce que l’écriture ?
-Un moyen.
-De ?
-Faire face.
-A quoi ?
-Aux autres, imbécile.
-Donc vous vous sentez seule, et vous écrivez pour ça.
-Vous êtes vraiment trop con. Je suis solitaire, d’une, et de deux, j’écris parce que j’ai envie.
-Mais faire face aux autres, ça veut dire quoi ?
-« Bonjour j’existe. »
-Vous avez besoin qu’on sache que vous existez ?
-Je n’ai pas dit ça, arrêtez de supposer. Je dis juste que j’existe, et j’écris parce-que j’existe, j’ai envie parce-que j’existe, je fais face aux autres parce-que j’existe.
-Vous écrivez parce que vous existez ?
-Exactement. »
Dimanche 14 mars 2010 à 19:07
Alexi venait de se disputer avec sa copine. Ou plutôt la femme de sa vie. Âgé à peine de dix-neuf ans, il savait déjà avec qui il allait finir ses jours.
Pourquoi en avoir été aussi sûr ? Peut-être parce que c’était réciproque.
Mais leur amour c’était surtout de la passion, une incroyable passion amoureuse. Alexi et la femme de sa vie pouvaient s’aimer ou se balancer les pires insultes à la gueule, ca ne changerai rien.
Alors ce soir-là, il s’était isolé dans la pièce à souvenirs.
Il avait allumé une cigarette, il était debout, contre le mur, et regardait la rue en contre-bas. Il était à peu près deux heures du matin, un dimanche matin. Et encore quelques voitures passaient, il les insultait, parce que leur bruit lui montaient à la tête et la refaisaient exploser.
Il s’assit alors, dos au mur, face à la fenêtre. Ainsi il ne voyait plus la rue, mais le ciel. Clair, une nuit claire.
Il essayait de repérer les étoiles malgré la lumière du lampadaire qui irradiait les alentours.
Il en repéra une, une qui clignotait.
Il resta ébahi devant ce clignotement.
Une étoile, ça ne clignote pas généralement.
Mais rien n’était normal ce soir là.
Lui n’était pas normal, il n’était pas sorti de son appartement depuis vendredi soir, et il détestait ça.
Il haïssait de devoir rester enfermé.
Il avait pourtant essayé de sortir, mais la nuit et les gens l’en avaient empêché. Il refusait de sortir seul, car seul, il commençait à réfléchir.
Son père lui disait souvent “Tu ne dois pas réfléchir Alexi, tu réfléchis trop, et ce n’est pas bon. Tu t’enfermes. Tu ne souris plus, et tu te détruits de l’intérieur. Alors ne réfléchis plus.”
alors il était resté là, tout un week-end, dans sa chambre, se levant de temps en temps pour aller fumer dans la pièce à souvenirs.
Cette pièce était un endroit exigu. Plus un placard qu’une véritable pièce.
Lorsque la femme de sa vie venait chez lui, il fumait l’un en face de l’autre, car c’est seulement ainsi qu’ils étaient bien installés. Et lui, pouvait contempler son visage à la lumière de la nuit.
Sans doute parce qu’il la voyait mieux ainsi, dans la pénombre.
Alexi se rappela les raisons de leur dispute. Des conneries, comme d’habitude.
Mais cette fois-ci, il avait eu tellement de rage, qu’il avait explosé son poing contre le mur. Il saignait maintenant, tachait sa chemise, son pantalon, ses chaussures.
Mais il continuait à fumer, en regardant par la fenêtre.
C’était Paris sous ses yeux.
“-Tu vas rester là longtemps ?
-Assieds-toi.. Je te demande pardon.
-Tu es déjà pardonné.”
Alexi sourit, et vit la femme de sa vie s’asseoir en face de lui, comme pour signer cette trêve. “La guerre est finie, place au bonheur” disait-il souvent.
Sa main saignait abondamment, il écrasa sa cigarette et embrassa sa femme.
L’étoile clignotait toujours au-dessus de lui.
<< Avant